Dans le courant des années 1970, la rue des Juifs à Uckange change de nom et devient la rue de la Moselle.
Dans son livre Uckange à travers les âges et les gens, Adrien Printz (1908-1987) précise :
Nous verrons un peu plus loin que la famille Fribourg, si l’on en croit l’histoire officielle, venait tout juste de s’installer et de payer son droit d’établissement à Uckange vers 1733. Peut-on réellement juger de l’existence ou non d’un ghetto au moment de l’arrivée « officielle » des deux premières familles juives à Uckange ? Nous allons le voir, les choses sont peut-être plus compliquées…
Sur la question du ghetto, il est intéressant de comparer la rue des Juifs d’Uckange à celles de Metz. Il existait en effet deux rues des Juifs à Metz : celle que l’on appelle aujourd’hui la Jurue, qui constituait un ghetto fermé au Moyen Âge, et celle qui longeait un bras de la Moselle, le quai du Rimport, à proximité de l’actuelle synagogue de Metz. C’est à cette seconde rue que nous allons nous intéresser pour la comparer à la rue des Juifs d’Uckange.
Mais il faut distinguer ce que l’on nomme aujourd’hui un ghetto de ce qu’étaient les ghettos au Moyen Âge ou pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, la contrainte peut notamment être d’ordre économique. Au Moyen Âge comme pendant la Seconde Guerre mondiale, elle était imposée : le ghetto réunissait riches et pauvres, comme ce fut notamment le cas dans les ghettos juifs.
Ainsi si on ne parle pas d’habitants juifs à Uckange avant 1733, cela ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas, mais, peut-être, qu’on évitait le sujet.
On le voit à Metz : la création du ghetto n’a pas empêché, pendant un temps, habitants juifs et chrétiens de vivre dans le même quartier. La présence de familles chrétiennes ne suffit donc pas à exclure l’existence d’un ghetto.
Certains chrétiens pouvaient déjà posséder leur maison et ne pas avoir les moyens de déménager, ou ne pas vouloir la vendre dans de mauvaises conditions. D’autres étaient liés au quartier par leur activité, notamment les pêcheurs et les bateliers vivant à proximité de la Moselle.
On retrouve une situation comparable à Uckange. Mathias et Pierre Neisse habitent dans le même rang que Simon Fribourg, juif. Or cette famille est liée à la batellerie : en 1753, Adrien Printz mentionne Nicolas Neise le jeune comme batelier ; en 1768, Catherine Neise épouse Nicolas Porte, lui aussi batelier (page 50, Uckange à travers les âges et les gens, A. Printz).
La présence de familles chrétiennes dans le rang n’est donc pas, à elle seule, incompatible avec l’existence d’un quartier juif contraint.
Au retour de la domination française, l’autorité municipale ne négligea rien pour faire observer la loi d’exclusion, en se fondant sur un article de la capitulation du 8 août 1643, qui maintient les droicts et privilèges suivant les anciennes coustumes. Néanmoins en 1656, sous le gouvernement de M. de Grancei, une famille, celle d’Oury, obtint de lui garant de se fixer à Thionville, tant pour l’utilité publique que pour celle de la garnison. Cette exception fut chèrement achetée. Ce n’était ni un sentiment de tolérance ni de bienveillance personnelle qui aurait dicté, ni celui de la reconnaissance . »( Histoire de Thionville – Teissier page 233 )
Guillaume Ferdinand Teissier précise dans son livre sur l’ histoire de Thionville de 1828 page 239 : « Avant qu’il ne soit permis aux juifs d’habiter la ville (après la révolution NdA), il y avait des familles tolérées dans les villages qui touchent les glacis de la place: Manom, Haute-Yutz, Basse-Yutz, Macquenom. Il y avait une synagogue à la Grange, annexe de Manom » Bouzonville : un certain Lyon Bleu , ( Bloch ), originaire du Palatinat est signalé comme habitant la localité depuis seize ans vers 1705. Ce qui correspondrait à une arrivée vers 1690, après la « dévastation » du Palatinat exécutée sur l’ordre de Louvois en 1689. ( https://judaisme.sdv.fr/synagog/moselle/bouzonvil.htm )
Metzervisse : C’est au cours de la seconde moitié du XVIe siècle que s’amorce un retour des Juifs dans notre région, lié à la politique d’expansion vers l’Est des rois de France. Cependant, rares sont d’avoir été les établissements durables avant la guerre de Trente Ans. Après, en revanche, deux types de groupements juifs se constituant soit dans les villes militaires ainsi par exemple pour Thionville où on les accepte pour les services qu’ils souhaitent à la garnison ou alors dans les villages où ils sont tolérés car payant des droits d’habitation qui renflouent les finances.
Tout au début du XVIIe siècle, de petites implantations se situant dans le pays messin et autour de Thionville dont Metzervisse, Sierck-les-Bains, Luttange. Ces groupements étaient principalement du surpeuplement de Metz? Vers le milieu du XVIIIe siècle, une implantation a lieu à Metzervisse comptant quinze à vingt ménages. ( https://judaisme.sdv.fr/synagog/moselle/metzerw.htm ) Et pour synthétiser : « En effet, aux métiers traditionnels pratiqués par les juifs, prêt à intérêt ou prêt à gages, colportage, commerce de seconde principale et à bas prix, qui rendaient non seulement utiles, mais constituaient la raison première de leur retour en Alsace et à Metz d ‘abord, dans les villages dépendant de cette ville ensuite, et enfin en Lorraine, s’étaient demandés dans les dernières années du règne de Louis XIV des activités plus importantes pour le royaume.
Il aurait de livraisons de grains et de chevaux non seulement pour les villes, Metz en premier lieu, mais surtout pour les troupes. Cette activité, quasi stratégique, culmina entre 1690 et 1712, lors des guerres de la Ligue d’Augsbourg et de la Succession d’Espagne. La communauté atteignit alors son apogée, tant démographiquement qu’économiquement, voire socialement, sa relative aisance lui permettant de financer un système d’éducation et de protection sociale remarquable pour l’époque. Mais cela devait être son chant du cygne, un événement fortuit allant l’entraîner peu à peu sur les pentes du déclin, et même de la ruine . »( L’émancipation des juifs à Metz, ombres et lumières – Jean Bernard Lang )
Avant de voir l’événement fortuit qui va entraîner la communauté de Metz sur les pentes du déclin, voyons les raisons qui vont faire culminer leur activité et le développement des communautés entre 1690 et 1712.
- Le surpeuplement du ghetto de Metz, le quai du Rimport est borné, après avoir augmenté les étages des maisons, utiliser tous les endroits habitables, il faut se résoudre à trouver d’autres lieux d’habitation. (Migration vers l’extérieur de Metz)
- La militarisation de Thionville, avec pour objectif: annexer les localités qu’on estime française grâce à la création de Chambres de réunion à Metz (politique des Réunions – 1679) et la création d’une zone défensive sur le Rhin (Palatinat). (Arrivée de commerçants juifs (autour de Thionville) et arrivée de troupes à Thionville)
- Au printemps 1689, Louis XIV , pressé par son ministre Louvois , donne l’ordre de mettre à sac le Palatinat pour assurer une «défensive sur le Rhin » (Déplacement de population réfugiée vers la Moselle)
Cette taxe va entraîner la ruine ou le déplacement des communautés vers les endroits plus favorables, ainsi qu’une partie de la population juive trouvera protection auprès de Stanislas Leszczynski qui reçoit en viager les duchés de Lorraine et de Bar de Louis XV.
À Uckange ,: « Les premières familles à s’établir dans cette localité se nomment Fribourg (Brandeis) et Brandin, vers 1733. Ces familles du village payent un droit d’établissement qui est fixé à 40 écus tournois, somme ramenée à dix en 1749 . »(Page 164 – Uckange / Printz)
Si le montant est le même, 40 à Metz comme Uckange, à Metz il s’agit de livres, alors qu’Uckange sur parle d’écus, quelle est la valeur de ces deux monnaies. La Bibliothèque nationale nous donne une réponse:
« Dans la monnoye de France, nous n’avons aujourd’hui que trois élémens: le denier, le sol et le livre tournois; toutes les sommes se réduisans à ces trois termes.
La monnoye messine en six: le denier, le sol, le gros, le franc, le livre et l’écu; et ce grand nombre d’elemens contribue beaucoup à une confusion.
le livre tournois est composé de vingt sols et le sol de douze deniers; ainsi la livre vaut deux cens quarante deniers tournois.
Dans la monnoye messine le denier est comme en France, le baze de tous les comptes, et le premier élément: le sol est composé de dix deniers, le gros en vaut douze, le franc vaut douze gros, le livre vingt gros, et l «Écu trois livres ou soixante gros. » Eustache Le Noble, Traité de la monnoye de Metz, avec un tarif de sa réduction en monnoye de France , Paris, 1665.
Si l’écu vaut trois livres, on peut calculer que le droit d’établissement à Uckange équivaut à 120 livres, donc trois fois la taxe Brancas, rien pour attirer les juifs de la région mais tout pour le faire fuir, pas étonnant dans ces conditions qu’en 1749 la somme est ramenée à 10 ce qui fait 30 livres (10 livres de moins que la taxe Brancas).
Sur peut se poser la question, quelles sont les familles juives qui étaient prêtes à payer trois fois le montant de la taxe Brancas comme droit d’établissement pour habiter à Uckange? Sans doute aucune …
Il faut donc envisager que le droit d’établissement à Uckange avait pour mais de faire payer un impôt à une communauté plus ou moins captive, qui avait ses habitudes, ses commerces, qui était déjà sur place et pour le désir était problématique. Les familles juives Fribourg et Brandin étaient sans doute les seules à avoir les moyens de payer le droit d’établissement, et on peut imaginer que la municipalité est une preuve de mansuétude pour les autres. D’autant plus que le montant encaissé correspondant à six familles à Metz dans le cadre de la taxe Brancas.
La principale est évidemment la proximité de la Moselle, dans les deux cas les maisons longent le fleuve. Pour Uckange certaines maisons avaient deux entrées l’une donnant sur la rue et l’autre sur la Moselle. On peut imaginer la même chose sur Metz et cela entraîne une conséquence particulière. L’impossibilité de clôturer le ghetto de Metz, sauf à murer toutes les entrées donnant sur la Moselle ce qui n’a pas visiblement été envisagé. Le quai du Rimport était donc un ghetto borné.
Dans son roman romain et policier très documenté «Guet-apens rue des Juifs» Anne Villemin-Sicherman nous décrit l’arrivée rue du Rimport:
« Plus bas, c’était la place de Chambre, avec ses hautes maisons bourgeoises faisant face à la volée de marches menant à la cathédrale. Un nouveau l’étrange cri d’oiseau se fit entendre, long et modulé. Moshé frissonna cette fois, et se sentit gagné par l’appréhension. Le cheval avançait au pas. Il tourna à droite dans la rue des Roches qui longeait la Moselle. Le murmure de l’eau l’accompagnait pendant qu’il s’engageait dans la rue de la caserne Saint Pierre; à ce moment il crut entendre des bruits de pas dans la ruelle à droite, mais le bruit de l ‘Il reconnait les endroits familiers de sa jeunesse. Bientôt ce serait le ghetto. Il repéra la borne qui se habille au coin de la rue des Juifs et de la rue de la Boucherie-Saint-Georges. »(Page 13)
Et maintenant, voyons ce que l’on sait: en 1698 « Une croix des deux croix les plus anciennes du village est dédiée à Saint-Barbe, patronne de la paroisse, dont l’image remet en état le fût. Sa dédicace, à peine lisible, dit le calvaire fondé par Claude Harquin (Arkain / Arkien / Archen) aubergiste en 1694 et sa femme née Cherbin. La croix est dite Bonjean, maire du Roy de l’époque »(page 92 – Uckange / A.Prinz) Cette croix est installée au nord de la rue des Juifs à quelques mètres de la première maison.
« Une seconde croix est érigée entre les tilleuls au bout de la rue du même nom (aujourd’hui rue du Couarail) en 1710, elle y restera jusqu’en 1932 (depuis, elle a été déplacée près de l’église). Pour Adrien Printz il s’agit sans conteste de l’une des plus spectaculaires de la région. »(Uatla-A. Printz p92). Cette seconde croix est placée au sud de la rue des Juifs à quelques mètres de la dernière maison.
Entre les deux calvaires il y a 200 m de distance, la longueur de la rue des Juifs.
Daniel Malys
(Cheminot à la retraite, amateur d’histoire régionale, d’Uckange en particulier)
Il fait là une erreur : à l’époque les tilleuls ne sont pas encore plantés, il n’existe ni place, ni rue des tilleuls. Les tilleuls seront plantés bien plus tard et au plus tôt à la Révolution, soit 79 ans après le deuxième calvaire. Il le précise lui-même dans le chapitre VI (1848 – L’arbre de la liberté – page 124).
« Mais, revenons à l’arbre de la liberté évoqué plus haut. Un jugeur de la manière dont il en est parlé, comme d’un arbre bien connu, voire traditionnellement honoré, il se pourrait bien qu’il ait été planté bien avant et à l’époque même, qui sait, de la Grande Révolution… Cet arbre existe d’ailleurs toujours et il donne, avec un autre de même essence, son nom à la place des tilleuls (en bordure de Moselle). Il y a, en effet, deux tilleuls à Uckange, aussi impressionnants et monumentaux l’un que l’autre, à la différence que le fût du plus haut en âge et en feuillage, notre arbre de la liberté, n’a pas moins de deux mètres quatre-vingts de tour. N’oublions pas non plus que la croix de la trinité, près de l’église, se dressa jusqu’à en 1932 place des tilleuls. »
On peut même ajouter qu’il y a deux arbres de la liberté, parce que la croix était déjà là. Si elle avait été absente sur aurait planté qu’un seul arbre. Les deux sont justifiés par une volonté d’harmonie, de symétrie.
Depuis les deux arbres ont disparu trop longtemps et trop malades ils ont été abattus.
- D’autres croix
En revanche la présence de croix à chaque extrémité de la rue des Juifs à elle seule coche trois des éléments qui constituent le ghetto:
- La contrainte, seuls les juifs ne peuvent pas habiter ailleurs dans le village.
- Le confinement spatial, les croix étaient utilisées pour borner la rue.
- Le stigmate, les croix avaient aussi pour but de signaler un endroit en dehors de la chrétienté.
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