Dans le courant des années 1970, l’ancienne rue des Juifs d’Uckange change de nom pour devenir la rue de la Moselle. Le nom disparaît de la voirie officielle, mais la rue demeure et conserve encore aujourd’hui une grande partie de son aspect ancien.
En 2018, j’avais consacré une première étude à son histoire. Une affirmation d’Adrien Printz, dans Uckange à travers les âges et les gens, avait particulièrement retenu mon attention. Selon lui, l’ancienne rue des Juifs ne pouvait avoir constitué un ghetto puisque, en 1733, catholiques et israélites habitaient dans le même rang. Il citait notamment les maisons de Mathias et Pierre Neisse, voisines de celle de Simon Fribourg, juif.
Je m’interrogeais déjà sur cette conclusion. À Metz, en 1614, le duc d’Épernon imposa aux Juifs de résider dans un quartier séparé alors que, pendant plusieurs années encore, Juifs et chrétiens y coexistèrent. La présence de quelques familles chrétiennes ne suffit donc pas, à elle seule, à exclure l’existence d’un quartier juif contraint.
Depuis 2018, plusieurs informations nouvelles sont apparues. Elles ne permettent toujours pas d’affirmer que la rue des Juifs d’Uckange constituait un ghetto, mais elles obligent à reconsidérer son histoire et, surtout, sa chronologie.
1. Le document de 1702
Un document conservé au Service historique de la Défense à Vincennes, sous la cote A¹ 1583, folio 69, est intitulé État des Juifs du département de Metz, sans compter ceux de la ville de Metz (1702).
Ce recensement intervient alors que le pouvoir royal hésite sur la conduite à tenir à l’égard des Juifs. Leur rôle dans le commerce et l’approvisionnement des armées les rend utiles au royaume, tandis qu’à la cour Madame de Maintenon (épouse secrète de Louis XIV, chrétienne très dévote, elle exerça une influence certaine sur le roi et sur l’orientation religieuse de la fin de son règne) aurait souhaité une politique plus sévère, comparable à celle menée contre les protestants après la révocation de l’édit de Nantes en 1685.
L’administration royale cherche donc à mieux connaître cette population et sa répartition. Quelques années plus tard, sous Louis XV, les Juifs de Metz seront soumis à la taxe Brancas, qui ne concernera toutefois pas ceux des villages.
Pour Uckange, le document mentionne deux chefs de famille : Benedicq Fribourg et Lion FRIBOURG.
Benedicq Fribourg, natif d’Allemagne, vit avec sa femme et trois enfants. Il est qualifié de pauvre et indiqué comme établi à Uckange depuis douze ans.
Lion Fribourg, également originaire d’Allemagne, vit avec sa femme et trois enfants. Lui aussi est qualifié de pauvre et établi dans le village depuis neuf ans.
Ces indications font donc remonter approximativement leur installation à 1690 pour Benedicq et 1693 pour Lion.
« Ainsi si on ne parle pas d’habitants juifs à Uckange avant 1733, cela ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas, mais, peut-être, qu’on évitait le sujet. »
Cette présence antérieure à 1733 n’est désormais plus une hypothèse : elle est attestée par un document administratif contemporain de 1702.
1733 ne peut donc plus être considéré comme la date d’arrivée des premières familles juives à Uckange. Cette date correspond à une autre étape de leur histoire.
2. Lion Fribourg et la Cour de justice d’Uckange en 1703
Une ancienne publication du Grenier uckangeois, consacrée aux archives de la Cour de justice d’Uckange, signalait comme premier acte conservé :
« 17 mai 1703 : reconnaissance de dette à Lion Fribourg »
La concordance est importante : Lion Fribourg est précisément l’un des deux chefs de famille recensés à Uckange en 1702.
Nous aurions donc potentiellement deux témoignages presque contemporains : une source administrative extérieure au village en 1702 et une source judiciaire locale en 1703.
L’acte, signalé par Le Grenier uckangeois — actuellement indisponible — reste à retrouver et à consulter. Son intitulé pourrait laisser penser que Lion Fribourg était le créancier, mais seule la consultation de l’acte permettra de connaître la nature exacte de l’opération.
3. Une population peu visible dans les registres paroissiaux
À cette époque, les principaux événements de la vie des habitants catholiques sont enregistrés dans les registres paroissiaux tenus par le curé : baptêmes, mariages et sépultures.
Les familles juives ne relèvent pas de cette organisation paroissiale. Elles peuvent donc résider durablement dans un village sans laisser les mêmes traces documentaires que leurs voisins catholiques.
C’est ce qui donne toute sa valeur au document de Vincennes : une administration extérieure au village fait apparaître en 1702 deux familles juives comprenant deux couples et six enfants.
4. La présence d’un rabbin à Uckange
Les données généalogiques font également apparaître Naftali Hertz Cerf BRANDEIS, né vers 1675 à Prague et présenté comme rabbin à Uckange. Le rabbin pouvant également exercer un rôle d’arbitre dans les différends, il pouvait être choisi hors de la communauté locale afin de garantir son impartialité. Il épouse Edel Fribourg à Uckange en 1705.
Ces renseignements restent à conforter par des sources d’archives, mais ils suggèrent l’existence à Uckange, dès le début du XVIIIe siècle, d’une organisation religieuse et communautaire juive propre.
5. Le contexte régional de 1689 à 1712
Au printemps 1689, pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, la dévastation du Palatinat provoque d’importants déplacements de populations.
Dans mon texte de 2018, j’avais déjà relevé le cas de Lyon Bleu (Bloch), originaire du Palatinat et signalé à Bouzonville depuis environ seize ans en 1705, ce qui situerait son arrivée vers 1689-1690.
Cette période correspond également à une phase de forte prospérité économique et démographique de la communauté juive de Metz et de sa région.
« Cette activité, quasi stratégique, culmina entre 1690 et 1712. La communauté atteignit alors son apogée, tant démographiquement qu’économiquement, voire socialement. »
Jean-Bernard Lang, L’émancipation des Juifs à Metz, ombres et lumières.
Cette période de prospérité est également décrite par Jean-Bernard Lang dans Histoire des Juifs en Moselle, p. 50-51.
La coïncidence chronologique est notable : Benedicq Fribourg s’installe à Uckange vers 1690 et Lion Fribourg vers 1693, précisément au commencement de cette période d’expansion.
Rien ne permet toutefois d’affirmer que les Fribourg venaient du Palatinat : le document de 1702 les dit simplement originaires d’Allemagne.
6. Les maisons de la rue des Juifs
Mme Plassiard souligne dans son ouvrage consacré à Uckange que les maisons de la rue des Juifs appartenaient au père de celui qui devint maire du village en 1694.
La rue ne semble donc pas être simplement le résultat de plusieurs familles juives ayant choisi indépendamment de s’installer les unes à côté des autres : les maisons constituaient un ensemble dépendant d’un même propriétaire.
Après le décès du père, une seconde croix est érigée en 1710 à l’une des extrémités de la rue. Elle conservera le nom de Croix Bonjean.
La première croix, érigée en 1698 à l’autre extrémité, porte une dédicace aujourd’hui à peine lisible. Elle est donnée comme le calvaire fondé par Claude Harquin (Arkain / Arkien / Archen), aubergiste en 1694, et son épouse née Cherbin.
Plus tard, après le décès de son fils, maire d’Uckange, intervient la décision de 1733 concernant le droit d’établissement des familles juives.
Ces rapprochements ne démontrent aucun lien de causalité, mais la propriété et sa transmission constituent une piste importante pour comprendre les conditions d’occupation de ces maisons.
7. Deux croix aux extrémités de la rue
Une première croix, fondée en 1698, se trouve au nord de la rue des Juifs, près du bac. Elle est toujours en place. La seconde, la Croix Bonjean, est érigée en 1710 à l’extrémité opposée ; elle y restera jusqu’à son déplacement près de l’église en 1932.
Environ 200 mètres séparaient les deux calvaires, soit la longueur de la rue des Juifs.
Cette succession ne prouve pas que les croix servaient à borner un quartier juif. Mais leur implantation aux deux extrémités de la rue pendant la période où la présence juive est désormais documentée mérite d’être prise en considération.
8. Les camps de Belle-Isle
Entre Richemont et Uckange sont organisés plusieurs grands rassemblements militaires. Un premier camp est établi en 1727, puis un second en 1732. Tous deux sont placés sous la direction de M. de Belle-Isle.
Un troisième camp aura lieu en 1755. Un plan militaire de ce dernier montre le camp, Richemont, Uckange et le réseau des chemins environnants. On y distingue notamment un raccourci conduisant vers le secteur de la rue des Juifs.
De tels rassemblements entraînaient d’importants besoins en nourriture, grains, animaux, fourrage, transports et fournitures. Or Jean-Bernard Lang souligne précisément l’importance prise par certains commerçants juifs dans l’approvisionnement des troupes.
Deux questions se posent : l’activité générée par les camps a-t-elle bénéficié aux habitants de la rue des Juifs au point d’attirer l’attention fiscale de la municipalité ? Et le décès du maire a-t-il modifié l’équilibre antérieur et facilité l’instauration d’une nouvelle taxe ?
Nous n’en avons pour l’instant aucune preuve directe, mais la succession des événements mérite d’être examinée.
9. 1733 : une arrivée qui n’en est plus une
Adrien Printz indique que les premières familles juives, Fribourg (Brandeis) et Brandin, s’établissent à Uckange vers 1733 et acquittent un droit d’établissement de 40 écus tournois, ramené à dix en 1749.
Cette affirmation me posait déjà problème en 2018. Le droit d’établissement de 40 écus, soit environ 120 livres, représentait trois fois la taxe Brancas de 40 livres (Histoire des Juifs en Moselle, p. 72) imposée aux Juifs de Metz.
J’envisageais alors que ce droit ait pu être imposé non à de nouveaux arrivants, mais à une communauté déjà installée.
Le document de Vincennes donne aujourd’hui un tout autre poids à cette hypothèse : les Fribourg sont présents à Uckange depuis environ quarante ans lorsque survient la décision de 1733.
10. La question du ghetto
Dans mon étude de 2018, j’avais retenu la définition du sociologue Loïc Wacquant, selon laquelle quatre éléments caractérisent le ghetto : le stigmate, le confinement spatial, la contrainte et l’emboîtement institutionnel.
Le confinement spatial
La population juive est durablement associée à une rue déterminée qui conservera pendant des siècles le nom de rue des Juifs. Deux croix anciennes se trouvaient à ses extrémités.
Le stigmate
La dénomination même de rue des Juifs identifie une population par son appartenance religieuse et l’associe à un espace particulier du village.
La contrainte
C’est le critère le plus difficile à établir. Aucun document retrouvé à ce jour ne précise explicitement les conditions de résidence des familles juives dans cette rue, ni l’existence d’une obligation leur imposant d’y demeurer.
La contrainte a pu résulter d’une décision écrite disparue, mais aussi de conditions de location ou d’usages locaux qui n’ont laissé aucune trace explicite.
L’emboîtement institutionnel
Les Juifs vivent en dehors de l’organisation paroissiale catholique. La présence signalée de Naftali Hertz Cerf Brandeis comme rabbin à Uckange constitue un indice d’une organisation communautaire propre, sans démontrer à elle seule l’existence d’un ghetto.
11. La présence de familles chrétiennes
Adrien Printz considérait que la présence de chrétiens dans la rue excluait l’hypothèse d’un ghetto.
L’exemple de Metz montre que cette conclusion est trop catégorique. Après la décision de 1614 imposant un quartier séparé aux Juifs, Juifs et chrétiens continuèrent pendant plusieurs années à y cohabiter.
À Uckange, les Neisse, voisins de Simon Fribourg, apparaissent liés à la batellerie : Nicolas Neise le jeune est mentionné comme batelier en 1753 et Catherine Neise épouse en 1768 Nicolas Porte, lui aussi batelier.
La rue des Juifs se trouvant au bord de la Moselle et à proximité du bac, la présence de familles chrétiennes liées au fleuve ne suffit pas à déterminer le statut de la rue.
Un tracé ancien encore lisible dans le paysage
Malgré les transformations du village, le tracé de l’ancienne rue des Juifs demeure aujourd’hui largement reconnaissable. Son orientation et son implantation dans le tissu ancien d’Uckange permettent encore de confronter le paysage actuel aux représentations et documents anciens.
Un autre élément patrimonial mérite attention : les deux croix anciennes associées aux extrémités de ce secteur ont été conservées. Elles appartiennent au paysage historique de la rue, même si l’une d’elles a été déplacée par rapport à son emplacement d’origine. Leur présence actuelle constitue donc un témoignage matériel précieux, sans permettre à elle seule d’affirmer quelle fonction elles pouvaient avoir autrefois.
La permanence du tracé et la conservation de ces croix donnent ainsi à cette rue un intérêt qui dépasse la seule recherche sur la présence juive : elles permettent encore de lire sur le terrain une partie de l’organisation ancienne d’Uckange.
12. Conclusion
Une chose est désormais établie : la présence juive à Uckange est antérieure de plusieurs décennies à 1733. Le document de 1702 fait remonter l’installation de Benedicq et Lion Fribourg aux environs de 1690 et 1693.
Le statut exact de leur rue reste cependant à déterminer. Les maisons regroupées, les deux croix, la présence d’un rabbin et le droit imposé en 1733 constituent un faisceau d’indices, mais la preuve d’une obligation de résidence manque encore.