L’hypothèse d’une résidence matrilocale ou uxorilocale
Les noms changent : Arkien, Sire, Felten, Lesling, Decker, Kirsch. Pourtant, derrière cette succession de patronymes apparaît une même lignée familiale, présente à Uckange pendant près de deux siècles. Pour la retrouver, il faut délaisser un instant les noms transmis par les pères et suivre les femmes.
Une famille cachée derrière plusieurs patronymes
La généalogie fait apparaître une succession remarquable : Marguerite Arkien → Marguerite Sire → Marie Sire → Jeanne Felten → Barbe Lesling → Jeanne-Louise Decker → Gabrielle Kirsch.
À chaque génération ou presque, le patronyme transmis aux enfants change. Une recherche limitée aux noms de famille pourrait donc donner l’impression que certaines familles disparaissent d’Uckange et que d’autres les remplacent. En suivant les femmes, une autre histoire apparaît : une même continuité familiale traverse les changements de noms.
Matrilinéaire, matrilocale ou uxorilocale ?
Plusieurs notions permettent d’approcher ce phénomène. Une lignée matrilinéaire est une lignée suivie de mère en fille. La matrilocalité désigne une résidence du couple auprès du groupe familial de la femme. Le terme uxorilocal, plus précisément, désigne l’installation d’un homme auprès de son épouse ou de la famille de celle-ci.
Ces termes doivent cependant être employés avec prudence. La généalogie observée à Uckange démontre une remarquable continuité féminine dans un même lieu, mais elle ne suffit pas encore à démontrer une véritable pratique matrilocale. Il faut maintenant déterminer d’où venaient les hommes et où chaque couple s’installait après le mariage.
Une question étudiée par l’histoire de la famille
La résidence des couples après le mariage constitue depuis longtemps un objet d’étude pour les historiens, les démographes et les anthropologues. Ils cherchent notamment à déterminer si les jeunes ménages s’établissent auprès de la famille de l’homme, auprès de celle de la femme ou dans une résidence indépendante.
Ces comportements peuvent révéler des mécanismes que la simple généalogie des patronymes laisse difficilement apparaître : circulation des hommes et des femmes entre villages, transmission des maisons et des terres, proximité avec les parents, organisation du travail familial ou encore stratégies matrimoniales.
Emmanuel Todd et les systèmes familiaux
Cette observation rejoint, sans s’y confondre, les recherches consacrées aux systèmes familiaux. Emmanuel Todd a notamment étudié la manière dont différentes sociétés organisent la famille, la cohabitation des générations, l’héritage et les relations entre parents et enfants.
Ses travaux prolongent notamment ceux de Frédéric Le Play sur la famille souche, dans laquelle la permanence de la maison familiale et sa transmission d’une génération à l’autre occupent une place importante. Toutefois, le cas observé à Uckange pose une question plus particulière : la permanence dans le village peut-elle avoir été assurée, génération après génération, par les femmes ?
Il serait donc prématuré de rattacher cette généalogie à un modèle précis. Les travaux sur les systèmes familiaux fournissent plutôt un cadre de comparaison permettant de replacer cette observation dans une histoire plus large des familles et des modes de résidence.
Première piste : rechercher l’origine des hommes
La première étape de l’enquête consiste à reprendre chaque couple de cette lignée. Pour chaque homme, il faudra rechercher son lieu de naissance, son domicile avant le mariage, le lieu du mariage et la résidence du couple dans les années qui suivent.
Les actes de mariage seront particulièrement précieux. Ils peuvent indiquer les domiciles des époux, leurs professions, leurs parents et leur origine. Les actes de naissance des enfants permettront ensuite de vérifier dans quelle commune le nouveau ménage s’est effectivement établi.
Une répétition du mécanisme « femme issue d’une ancienne lignée d’Uckange → mariage → maintien du couple à Uckange → transmission de l’ancrage local à la génération suivante » constituerait un indice particulièrement intéressant. L’origine et l’ancienneté d’implantation de chaque époux à Uckange devront également être étudiées.
Deuxième piste : mesurer les distances matrimoniales
Il faudra également mesurer la distance séparant Uckange du lieu d’origine des différents époux. Viennent-ils essentiellement des villages voisins ? De la région de Thionville ? D’autres parties de la Lorraine ou de territoires plus éloignés ?
La localisation de ces origines sur une carte pourrait progressivement faire apparaître un bassin matrimonial d’Uckange et montrer comment les hommes et les femmes circulaient entre les communes.
Troisième piste : comparer avec d’autres familles d’Uckange
Une seule généalogie ne permet pas de déterminer s’il s’agit d’une particularité familiale ou d’un comportement plus général. Il faudra donc sélectionner plusieurs familles présentes à Uckange aux XVIIIe et XIXe siècles et effectuer la même recherche.
Pour chacune, il sera possible de déterminer si la continuité locale passe principalement par les fils, par les filles ou indifféremment par les deux. Un échantillon de plusieurs lignées permettrait alors de comparer les comportements.
De la généalogie familiale à l’histoire du village
L’enquête pourrait ainsi dépasser progressivement le cadre d’une seule famille. Si le même phénomène apparaissait dans plusieurs lignées, il deviendrait possible d’étudier un véritable comportement matrimonial et résidentiel de la population ancienne d’Uckange.
Cette approche permettrait également de regarder autrement les anciens habitants. Un patronyme peut disparaître du village sans que la famille qui le portait ait réellement disparu : sa descendance peut continuer par les femmes sous plusieurs nouveaux noms.